Le miracle camerounais (1960-1982)
Entre l'independance et 1982, le Cameroun a connu ce que les economistes qualifient de miracle. Une croissance moyenne de 9,4 % par an. Un quasi-plein emploi. Une industrialisation reelle — usines textiles, cimenteries, agro-industrie, raffineries. Les diplomes camerounais etaient recrutes dans toute l'Afrique de l'Ouest et centrale. Le Cameroun formait des ingenieurs, des medecins, des enseignants que les pays voisins enviaient.
Ce n'etait pas un miracle de papier. Les usines existaient. Les emplois existaient. Les formations debouchaient sur des postes. Le tissu productif fonctionnait. Le Cameroun n'etait pas un pays riche — mais c'etait un pays qui produisait, qui employait, qui formait.
Le basculement (1982-2026)
Depuis 1982, le Cameroun vit sous le meme regime. Quarante-deux ans de continuite au sommet de l'Etat. Aucune alternance. Aucun renouvellement des elites dirigeantes. Et un effondrement documente par chaque organisme international qui mesure le developpement humain.
Les chiffres sont publics. Ils ne sont pas de l'opposition. Ce sont des donnees publiees par l'OMS, l'UNESCO, l'UNICEF, le BIT, Afrobarometer et l'Institut national de la statistique.
- Emploi : le taux de sous-emploi chez les jeunes urbains depasse 70 % (BIT/INS, 2024)
- Logement : le deficit est estime a 2 millions d'unites (Ministere de l'Habitat, 2023)
- Sante : 1 medecin pour 10 000 habitants dans les regions septentrionales, esperance de vie plafonnee a 59 ans (OMS, 2024)
- Education : taux d'achevement du secondaire inferieur a 40 % en zone rurale (UNESCO, 2024)
- Eau : 30 % de la population n'a pas acces a l'eau potable amelioree (UNICEF/OMS JMP, 2023)
- Electricite : delestages quotidiens dans les grandes villes, taux d'electrification rurale inferieur a 25 %
- Justice : 60 % des Camerounais declarent ne pas faire confiance au systeme judiciaire (Afrobarometer, 2023)
La diaspora comme diagnostic
La diaspora camerounaise — des centaines de milliers d'ingenieurs, de medecins, d'enseignants, d'entrepreneurs disperses en Europe, en Amerique du Nord, dans le Golfe — envoie chaque mois des transferts qui maintiennent des familles entieres a flot. Ce que ces familles recoivent de l'etranger, le pays ne le produit pas lui-meme.
C'est le diagnostic le plus severe que l'on puisse poser sur quatre decennies de gouvernance. Les competences existent — elles sont parties. Les diplomes existent — ils servent d'autres pays. Le potentiel existe — il s'exerce ailleurs.
Ceux qui sont partis envoient de l'argent. Ceux qui veulent partir prennent des risques insenses. Ceux qui restent et se battent affrontent un systeme qui ne produit ni emploi, ni logement, ni justice, ni perspective.
Le contraste n'est pas une opinion
Le contraste entre l'age d'or et la situation presente est une trajectoire mesurable. Un pays qui formait des ingenieurs pour le continent produit aujourd'hui une jeunesse dont une part massive n'a ni emploi, ni perspective, ni acces aux services fondamentaux.
Ce constat ne prend parti ni pour le regime, ni pour l'opposition. Il pose la question fondamentale du dispositif : quarante-deux ans de continuite au sommet de l'Etat — qu'est-ce que cela a produit concretement pour les citoyens ?